Se mettre en chemin, de Jo Falieu

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Se mettre en chemin.
L’allégorie du chemin est empreinte d’une évidente forme de sagesse.

C’est l’idée d’une temporalité de la conscience, d’une approche phénoménologique de la vie : exister c’est se déplacer dans le temps, c’est être de passage en des lieux évolutifs, modulables : on n’est jamais définitivement d’ici, de maintenant… le modèle de l’ek-sistant est la marche, mais plutôt la déambulation que la marche sportive, où notre attention est d’abord portée sur le corps, sa performance…

On peut préférer la marche en vue d’un objectif, aller quelque part, faire quelque chose ; on peut préférer cette forme d’errance distraite qui permet de rêver, de goûter ce qu’on découvre, sans itinéraire précis, avec la possibilité d’en changer…

Il existe aussi ces chemins qui ne mènent nulle part, où l’on aime bien se perdre, non pas par plaisir d’aventure (mais pourquoi pas ?), partir, se dépouiller de sa carapace d’automatismes aliénants, où l’on ne peut échapper à soi-même, se quitter en quelque sorte, pour une échappée belle.

Or le chemin de traverse est strictement parlant un raccourci, dont le choix est de gagner du temps, c’est faire la nique aux voies programmées, aux autoroutes de la comédie de la vie…

Sur le plan paradigmatique, la notion de traversée, chez W. Benjamin, nous ramène à l’idée de contour, de détour, voire même de passage underground, non seulement sur le plan des passages parisiens, mais encore sur le plan de l’histoire ou de l’art ; le contour est alors à comprendre comme passage en travers, à la manière de celui qui fend la foule, et qui va au plus près de l’essentiel, dans ce champ de la pensée si proche de la poésie…

le paradoxe de la contraction d’une triple influence
Il s’agit de la contraction à laquelle il soumet l’histoire, dans sa conception rebelle à l’idée d’un progrès linéaire de l’histoire qui est le fait des classes dominantes et qu’il caractérise d’historicisme…Contraction entre :

  • le désir de revitaliser le matérialisme historique ;
  • la représentation romantico-messianique empreinte de pessimisme radical et en même temps d’espoir dans le sursaut des vaincus…
  • l’ivresse révolutionnaire des luttes libertaires ;

La fascination de Benjamin pour la poésie va former écran devant les turbulences de l’Histoire dans la fulguration que représente la figure mythique de l’Angelus Novus, tableau de Paul Klee signifiant l’impact théologique d’une théorie de l’histoire perçue comme intercalaire de la pensée des dominants en acte dans l’historicisme (l’histoire faite par les vainqueurs).

N’oublions pas enfin que les chemins de traverse sont ceux qu’empruntent aussi les clandestins ceux qui fuient les massacres programmés de dictatures ; les passeurs ne sont pas toujours fiables si leur intention est seulement intéressée, mais celui qui traverse est toujours aux abois et choisit le risque plutôt que la servitude ou la mort.

Le chemin de traverse est celui qu’utilisent ceux qui n’ont rien, ni lieu ni avoir, sans foi ni loi, mais avec cette ferme conviction que la liberté prévaut dans les arcanes de la survie : c’est la sente des réfugiés, des marginaux, des artistes, des anarchistes…celle aussi des poètes…

Celui qui veut traverser une rivière au courant fort est obligé d’en contrer les effets ; mais immanquablement il se trouve déporté et s’il parvient à traverser, ce n’est jamais en droite ligne.

Ainsi le traverser est un contre, mais il est emporté par le courant, et il est dévié…Il s’incline donc devant la force du courant, mais il le franchit, sans pour autant l’annuler, le vaincre : telle est l’histoire des vaincus, qui par nécessité empruntent des chemins …qui traversent le flux de l’histoire, et c’est cet ensemble des chemins de traverse qui constituent leur route, faite de ces fragments qui parfois ne conduisent nulle part, mais d’où peuvent émerger le champ de nouveaux possibles…ou de certaine utopies. Comment s’étonner dès lors qu’ils construisent un livre d’images, une symbolique qui va puiser aux sources de la mythologie, et que les révolutions forgent à leur tour leurs images d’Epinal avec leur anges tutélaires (y compris l’Angelus Novus de Paul Klee).

Ainsi l’idée d’un chemin de traverse consiste à prendre l’histoire à contre-courant (à contre-courant de l’histoire des dominants), en faisant resurgir les fondamentaux de l’histoire des peuples, et redistribue le sens des luttes, d’où émerge parfois une certaine émancipation (seul progrès véritable) face au mythe d’un progrès linéaire technologique…

À propos du ressouvenir comme échec de la logique dominante
Pour Walter Benjamin la critique de l’histoire que fait le matérialisme historique de Marx induit une conception différente de l’évènement, à partir du concept de lutte de classes.

Alors que celle-ci se trouve occultée en tant qu’évènement majeur par l’analyse historiciste (celle des dominants, quels qu’ils soient) Benjamin la considère comme structurant la réalité profonde de l’histoire ; à la manière d’un discours latent, car refoulé par le bien-penser d’une époque ; en réalité de toute époque où triomphent les dominants, à l’exception des moments de révolte, de révolutions ou d’utopie

Pour Walter Benjamin ces moments hirsutes de l’histoire en sont l’essentiel, la structure même de l’histoire, ceux qui nous permettent d’en comprendre l’énergie ; les turbulences sont de fait la trame qui régit le déroulé des évènements, même si cela se réalise en pointillés, à la manière de secousses qui bousculent et annihilent cette conception linéaire, causaliste et téléologique, d’une histoire soumise à une justification morale du passé, définitive et immuable dans sa logique de société inégalitaire.

Sur la mémoire des oubliés de l’histoire
Re-écrire l’histoire c’est restituer à l’histoire sa dimension de subversion de l’ordre établi, édulcorée, ou niée par les historiens conformistes.

Paradoxalement le vocabulaire de Benjamin vient emprunter à la doxa théologique le terme de rédemption pour désigner un mouvement interne des consciences à restituer le passé dans le moment présent et lui donner sa plénitude. Il s’agit en cela d’inverser le discours conformiste en donnant la parole aux vaincus.Car c’est bien cette histoire des vaincus qui est le vrai de l’Histoire.

A la fois pessimiste et visionnaire Walter Benjamin dénonce tout discours produit par la classe dominante comme porteur de barbarie, y compris celui de la culture elle même, y compris l’art…(du moins conventionnel).

Il s’agit dès lors de redécouvrir les moments utopiques ou subversifs cachés dans l’héritage culturel policé, et de leur donner la force de peupler le présent d’une force destructrice des conditionnements sociaux et porteuse d’espérance dans l’avenir…

Les formes actuelles des utopies concrètes sont un exemple de ce qu’elles peuvent porter en elles : les messages déjà contenus dans les révoltes des esclaves dans la Rome antique, ou encore la Commune de Paris.

Ainsi le chemin de traverse est œuvre de Dionysos, Dieu de la fête et de la vigne et recèle des secrets que ne peuvent contenir les autoroutes de la communication, qu’elle soit routière ou numérique.

Le numérique est bouffeur de lumière, il se vautre dans le symbolique outrancier et la statistique au mépris de la beauté…

Or la beauté est rare, discrète, fragile, précieuse, à savourer dans la joie…

« Un homme ça se retient » disait Camus  (Le Premier Homme). Place à l’imaginaire sur nos chemins de traverse où sentent bon la lavande et le goût du risque, puisque depuis Machado nous le savons, le chemin se fait en marchant, il s’invente au pied levé, à l’aube de la pensée naissante.

Pour Walter Benjamin le chemin de traverse n’est pas à usage intimiste, il revendique la cohorte des révoltés, des Robin des bois, prêts à prendre d’assaut ceux du maintien de l’ordre et de la soumission, même si cela doit sentir le tragique…

Actualité de la vision de l’histoire chez Walter Benjamin
On peut également noter ce concept d’incohérence, qui tel un paradoxe fait surgir le dépassement du contre, c’est-à-dire rendre le négatif apparent en positif; pour Olivier Amant la cohérence est le lieu du conservatisme, du performant qui conduit à la logique du toujours plus jusqu’à finir dans le mur… ce qu’il caractérise comme entropie, dispersion de l’énergie en pure perte… ce à quoi il importe d’opposer l’incohérence comme source de robustesse…un mode de penser nouveau, d’adaptation souple dont le moteur n’est plus le pouvoir, mais la puissance des marges, qui, elles, sont productrices d’énergies douces, modulables, créatrices de liens entre les membres d’un système, d’une société. De l’utopie au chemin de traverse il n’y a qu’un pas, un passage à travers un paysage ouvert.

Benjamin transversal.
La pensée dialectique de Walter Benjamin s’exprime admirablement dans le concept de contour, ou de détour par le passé, clairement explicite dans ses thèses sur le concept d’histoire qu’il ne faut pas entendre comme un retour au passé, mais bien comme un détour, un chemin de traverse, tourné vers un avenir nouveau contenant toutes les conquêtes depuis 1789…

L’art est en contre de la pensée prédigérée des consensus et des renoncements… Là où s’égare la pensée, dans les méandres de l’inconscient, se perd le système… si richement nourri par l’intelligence artificielle.

Pour Walter benjamin le surréalisme est une illustration parfaite de ce que devrait être la fonction de l’art dans l’histoire.

Il serait même judicieux de dire que le surréalisme, qui se veut héritier de poètes iconoclastes tels que Rimbaud et Lautréamont, non seulement bouscule le petit monde bourgeois aux commandes de la grande machinerie qui allait mettre en place toute la logique fasciste et transformer le XXème siècle en une deuxième grande boucherie, mais vient traverser l’histoire même de la poésie ; une mise en travers qui fait éclater les canons de l’écriture poétique et redistribue la parole en la faisant exploser de son contexte classique de discours adulateur au service des dominants ; ce qui était le cas depuis l’époque des aèdes grecs en passant par nos chers trouvères et troubadours vissés à une logique vénale.

Plus qu’un chemin de traverse le surréalisme fut une bombe dans l’univers culturel qui verra se développer la haine fasciste.

Avec le surréalisme c’est de la dynamite qui fait exploser l’assignation du discours poétique à la mise en forme esthétique de la pensée conservatrice et donne des ailes (celles de l’Angelus Novus ?) à l’écriture libérée des règles que lui avait imposées dès son origine la servitude du plaire et de la dive beauté.

Comme le dit explicitement Benjamin, cité par Michaël Lowy, « depuis Bakounine, l’Europe a manqué d’une idée radicale de la liberté. Les surréalistes ont cette idée. »

La trace laissée par le surréalisme est une trace indélébile qu’on ne peut plus ignorer : feu de la poésie grotesque qui se plie aux normes de la bienséance et de l’adulation factice.

Le véritable progrès de l’humain se manifeste dans ces turbulences que sont les entraves à la pensée dominante, surtout lorsqu’elles deviennent une forme de liberté dont s’emparent les peuples jusque dans leur quotidien.

Place au « chercheur chiffonnier », à « l’exilé vagabond »…

Au delà de l’utopie, nos chemins de traverse…

Au-delà des chemins de traverse les révolutions, qui transforment les mœurs et les habitus, et sont le ferment de l’histoire. 

Jo Falieu

Se mettre en chemin, de Jo Falieu